l'icône de la trinité

d'andréi roublev

 

"Dans tes saintes icônes, nous contemplons les tabernacles célestes et nous exultons d'une joie très pure..."

(liturgie byzantine)

 

Le Père des croyants "Dieu dit à Abraham : "Quitte ton pays... pour le pays que je t'indiquerai. je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, par toi seront bénis tous les peuples de la terre" (Gn 12,1).

Cette promesse, Dieu la réitérera encore solennellement par deux fois. Or voici que les années passent : Abraham n'a toujours pas d'enfant né de sa femme Sara, et tous deux sont avancés en âge, des vieillards. Dieu aurait-il trompé Abraham ?

C'est alors que dans le désert, une quatrième fois, Dieu se manifeste à lui (Gn 18) :

"Dieu lui apparut au chêne de Mambré, tandis qu'il était assis à l'entrée de la tente, au plus chaud du jour. Ayant levé les yeux, voici qu'il vit trois hommes qui se tenaient debout près de lui; dès qu'il les vit, il courut à l'entrée de la tente à leur rencontre et se prosterna à terre. Il dit : "Monseigneur, je t'en prie, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, veuille ne pas passer près de ton serviteur sans t'arrêter... J'irai chercher un morceau de pain et vous vous réconforterez le coeur avant d'aller plus loin ; c'est bien pour cela que vous êtes passés près de votre serviteur !" Ils répondirent : "Fais donc comme tu as dit".

Abraham veille donc aux préparatifs du repas, et fait tuer puis apprêter le meilleur veau du troupeau. Le récit poursuit :

"Il plaça le lait et le veau qu'il avait préparé devant eux : il se tenait debout près d'eux, sous l'arbre, et ils mangèrent. Ils lui demandèrent : "Où est Sara, ta femme ?" Il répondit : "Elle est dans la tente". L'hôte reprit : "Je reviendrai chez toi l'an prochain; alors ta femme Sara aura un fils". L'annonce de ce prodige provoque l'hilarité de Sara ! "Mais le Seigneur dit à Abraham : "Pourquoi Sara a-t-elle ri ? Y a-t-il rien de trop merveilleux pour Dieu ? A la même saison, l'an prochain, Je reviendrai chez toi et Sara aura un fils". S'étant levés, les hommes partirent de là et arrivèrent en vue de Sodome ....

Un détail (souligné en gras) frappe le lecteur attentif: dans ce récit mystérieux d'apparition, c'est tantôt un et tantôt trois personnages à qui Abraham s'adresse. Ainsi le texte, avec ce passage du singulier au pluriel, se dépasse lui-même : et cet hôte unique, qui est aussi trois hommes, c'est Dieu.

LE COMMENTAIRE DES PERES

Ce texte énigmatique où les trois étaient un, et où un se présentait en forme de voyageur. de trois personnes visitant Abraham, a très vite été interprété par les Pères de l'Eglise comme une manifestation de la Trinité dans l'Ancien Testament. Mais les Pères ne sont pas unanimes dans leur interprétation. Avant le Concile de Nicée (325), de Justin à Origène, on ne s'accorde à reconnaître dans les trois hommes que le Christ, entouré de deux anges.
Après Nicée, les grecs, à la suite de s. Grégoire de Nysse, s'orientent vers une explication trinitaire : les trois hommes sont les trois personnes divines. De même chez les latins : s. Ambroise et son disciple s. Augustin expliquent : "Abraham vit trois (hommes) et adora un seul (Dieu)". Sous l'autorité de s. Ephrem, cette même explication pénètre dans le monde syriaque vers le VIe siècle.
L'hésitation des Pères (le Christ seul, ou les trois personnes divines ?) est sans doute à l'origine des diverses interprétations iconographiques de l'épisode de Mambré. Certaines icônes en effet représentent le Christ au centre, entouré de deux anges, ou bien du Père et de l'Esprit ; d'autres représentent trois fois le Christ autour de la table ; d'autres enfin représentent au centre le Père, flanqué du Fils et de l'Esprit.
Regardons maintenant l'icône de Roublev.
Au chêne de Mambré
Dans un grand rectangle, trois hommes sont assis autour d'une table, et semblent manger. Les corps sont très allongés, plus qu'à l'ordinaire dans les icônes : corps divinisés, représentations dont l'essentiel est dans l'invisible. Tout ici rayonne de sa propre lumière.
Chacun possède deux ailes : ce sont des êtres surnaturels. Sur la table, une coupe. On distingue mal actuellement son contenu. Au début du siècle, les travaux de restauration firent apparaître une première couche, représentant une grappe de raisin. Mais sous cette couche ajoutée après Roublev, on retrouva la couche originale : un agneau, ou un veau, les membres coupés, apprêté pour la cuisson ou le sacrifice.
Au-dessus des anges, un décor : à droite une espèce de rocher, en forme de vague inclinée vers la gauche. Au centre un petit chêne-liège, lui aussi incliné. A gauche un bâtiment stylisé : on dirait une église, mais l'auvent supporté par deux colonnes peut aussi donner l'idée d'une tente de nomade, à l'ouverture protégée du soleil.
Un rocher du désert, un chêne, une tente, trois "hommes" mangeant un quadrupède préparé : c'est bien la scène de l'apparition au chêne de Mambré. Abraham a disparu, les trois occupent toute l'icône. Ils s'apprêtent à manger, sous le chêne, devant la tente stylisée.

Première dimension : la visite de Dieu à Abraham, au cours de laquelle l'Alliance fut à nouveau promise.

L'unité : un seul Dieu
A bien les regarder, les trois personnages ont une caractéristique frappante : leurs traits sont rigoureusement identiques, comme si c'était trois fois le même qui était représenté. Même visage (yeux, nez, ovale), même coupe de cheveux torsadés, même corps très allongé. C'est une seule et même figure qui est trois fois représentée, dans des positions différentes.
Tous trois tiennent dans la main un même sceptre, symbole de puissance, et possèdent une même auréole : ils ont égale dignité, égale royauté. Les couleurs de leur vêtement comportent toutes du bleu (le fameux "bleu Roublev"), symbole de la vérité divine qui les habite.

Les ailes enfin qui les entourent ont même forme et même dimension.

Saint Nikon, successeur de s.Serge à la tête du monastère de la Trinité de Zagorsk avait demandé à Roublev de "représenter la Trinité comme source et exemple de toute unité". L'icône se lit donc selon une deuxième dimension. Elle représente le Dieu unique, un seul Dieu possédant une seule et même nature divine en trois personnes.

Je crois en un seul Dieu : l'identité parfaite des trois hommes et de leurs attributs exprime cette foi en un Dieu unique, fondement du Judéo-Christianisme.

Voici quelle est la foi catholique :
nous vénérons un seul Dieu dans la Trinité
et la Trinité dans l'unité,
sans confusion de personnes
et sans négation de leur nature divine.
Car le Père, le Fils et l'Esprit

possèdent même divinité, même gloire, même majesté éternelle.

(Symbole "Quicumque" attribué à s. Athanase).

Le Père
L'ange du centre a donc une position prééminente par rapport aux deux autres.
Sa tunique est pourpre vif. Pourpre, couleur de la royauté : au sein des Trois, il est le premier, le souverain de la Triade. Il domine, lui qui est sans origine et en qui tout s'origine, lui qui engendre le Fils et dont vient l'Esprit.
Il est tourné vers l'ange de gauche, qu'il regarde. Il projette vers lui son bras, dans une courbe convexe exagérée, qui semble imposer sa puissance. La manche de sa tunique est tout en convexité, en déploiement, en projection autoritaire vers l'ange de gauche. "Dans le langage symbolique des lignes, les courbes convexes désignent toujours l'expression, la parole, le déploiement, la révélation" (P. Evdokimov). Le Père se déploie et se révèle en son Fils. Lui que "nul n'a jamais vu" imprime son être en l'un des Trois.
Personne n'a jamais vu Dieu :
le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l'a dévoilé. (Jn 1, 18).
Le mouvement de la tête et du buste accentue l'impression d'autorité. Tourné vers l'ange de gauche, il semble lui donner un ordre, lui faire connaître une volonté, lui imposer une mission.
La main du Père fait un double geste. Avec ses doigts qui se détachent sur la blancheur de la nappe, il désigne l'union hypostatique, première étape de notre salut : Le Fils, Dieu de toute éternité égal au Père, assume une nature humaine semblable à la nôtre, sujette à la mort. Et le Père semble dire : "Veux-tu, mon Fils, en deux natures, traduire l'unité de la personne ?"
La main désigne la coupe et l'agneau sacrifié. De tout son être le Père regarde le Fils et lui dit : "Va. Voici où je t'envoie, à travers ton incarnation vers la coupe du sacrifice volontairement accepté. De cette mission librement consentie, et qui te mène à l'anéantissement, de ce calice que je te désigne, dépend le salut du monde".
C'est pourquoi les Trois se taisent. Tout est dans leur regard. C'est une parole si dense qu'elle n'a pas besoin de s'exprimer : la Parole de Dieu rejoint le silence.
Le regard du Père est inexprimable. Tristesse immense de celui qui sait le prix de ce qu'il demande... Mais s'y ajoute une nuance d'amour et d'affection sans borne : car il sait que l'Autre a déjà accepté sans réserve de se livrer jusqu'à cette extrémité. "

O toi, mon Fils bien-aimé, être de mon être qui te soumets et consens, en toi J'ai mis toute ma complaisance et mon amour".

Le Fils
Comme s'il se moulait sur l'ange du centre, convexe et déployé, l'ange de gauche est entièrement concave, réceptif. Les deux corps, comme les deux regards, semblent imbriqués l'un dans l'autre : "Croyez une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père" (Jn 10, 38). De la courbe du visage à son pied le Fils n'est que réceptivité: le mouvement issu du Père s'imprime et se recueille en lui, tout son être n'est qu'acceptation.
La main du Fils, tournée comme celle du Père vers la coupe du sacrifice, reproduit son geste sans un mot, dans une attitude qui est à la fois d'acceptation et de refus. Il tend la main comme pour prendre ce que le Père lui indique, mais en même temps il la recule vers l'arrière, comme saisi de crainte.
Tout ce que les récits de la Passion nous montrent de Jésus, se débattant puis acceptant le calice de la volonté du Père, tout cela est exprimé par ce simple geste de la main du Fils : "Père, non pas ma volonté, mais la tienne !"
Le regard du Fils croise celui du Père. Ou plus exactement ses yeux sont tournés vers lui, mais le regard dépasse le Père et va loin au-delà dans une infinie mélancolie : comme s'il contemplait les conséquences de son sacrifice, la marée du péché qui en lui va être confrontée à la grâce, et soumise à elle.
Tout son être de Fils passe dans ce regard dirigé vers le Père.
Son visage est empreint d'une tristesse grave et tragique : agneau conduit au sacrifice, qui le sait et l'accepte.

Une ligne invisible mais presque palpable unit les visages et les regards du Fils et du Père : regard de Jésus, qui t'es posé sur Zachée, le jeune homme riche, la pécheresse repentante. Regard du Père, qui t'es posé sur le monde en genèse, sur Marie en prière, sur ton Fils bien-aimé à Bethléem, au baptême de Jean, à la croix. Regards du Père et du Fils, qui savent, et qui acceptent. Regards qui se croisent dans l'amour. Regards où tout se dit, où tout se crée, et nous recrée. Infinie profondeur du regard qu'échangent le Père et le Fils, Dieu en Lui-même et se donnant.

L'Esprit
L'ange de droite est tourné vers les deux autres, son corps fait face à leur corps et semble les accueillir tous deux, dépendre d'eux. La tête inclinée, il semble écouter ce qu'ils se disent, avec attention, comme pour l'enregistrer, le méditer.
Son regard est une création de l'iconographe : il est tourné vers la coupe, et semble l'envelopper. Mais il est aussi tourné vers le haut, et rejoint la ligne qui unit les regards du Père et du Fils.

Ce Jeu des trois regards exprime avec justesse l'enseignement du dogme. Le Père créateur engendre le Fils, c'est-à-dire qu'il l'envoie pour être son messager et accomplir le sacrifice qui nous recrée. L'Esprit procède du Père et du Fils, c'est-à-dire qu'il existe dans et par le regard d'amour qui unit le Père et le fils. L'Esprit est l'expansion, la diffusion en nous des fruits de ce dialogue du Père et du Fils.

L'Eucharistie

Au centre des Trois, la coupe de l'Agneau sacrifié est posée sur le rectangle de la table. Dans la symbolique chrétienne, le chiffre quatre se réfère aux quatre animaux de la vision d'Ezéchiel (Ez 1) et de l'Apocalypse (Ap 4), dans lesquels la Tradition a vu la personnification des quatre évangélistes. La table avec ses quatre extrémités c'est donc l'Evangile, la Parole de Dieu.

La coupe du sacrifice repose sur la table de la Parole de Dieu : c'est toute l'eucharistie, qui est partage de la Parole et partage du pain, accueil du Fils qui est Verbe de Dieu et accueil du Fils qui est Agneau de Dieu sacrifié.

 

L'arbre de vie devenu arbre de la mort domine la coupe : la première Alliance, promise à Abraham sous le chêne de Mambré, lui annonçait une descendance sur la terre. La seconde Alliance parfaite et définitive se réalise grâce à l'incarnation du Fils, qu'indiquent les deux doigts de la main du Père. Mais s'il s'incarne, c'est pour s'offrir au sacrifice désigné par la coupe. Et ce sacrifice, réalisé "une fois pour toutes" (Hb 9, 12) nous le revivons à chaque eucharistie que nous célébrons : c'est par là que notre monde reçoit la vie nouvelle à laquelle il aspire. Ainsi l'icône, avec une économie de moyens remarquable, a su rassembler en un axe vertical un résumé complet de la doctrine eucharistique.