Personne n'est blessé, sinon par lui-même
Le titre de cette réflexion peut surprendre ; il se fonde pourtant sur une réalité que les sciences de l'homme dévoilent chaque jour avec plus d'évidence :
Tout être humain vit avec tout son passé. Que celui-ci soit heureux ou malheureux, il est clair qu'il ne faut jamais fixer, emprisonner quelqu'un dans son passé, il n'en est pas moins vrai que tout être, et donc chacun de nous, garde comme une " teinte " de ce qu'a été son passé. L'illusion serait de vouloir ou de faire en sorte que cela n'existe pas, que ce passé n'ait pas été ce qu'il a été. Rassemblement de pécheurs nos communautés de vie sont fortes de ce Dieu qui sollicite le meilleur de nous-mêmes; elles n'en demeurent pas moins le rassemblement de toutes nos fragilités et de toutes nos blessures et donc des lieux aussi de souffrances…
Face à la souffrance, quelle attitude avoir?
Face à ses propres blessures, face à tout ce qui dans la vie ne manque jamais de faire souffrir, quelle attitude avoir ? De notre attitude personnelle, en effet, va dépendre l'augmentation ou l'atténuation de nos souffrances et c'est là ce que signifie le titre même de cette réflexion: "Personne n'est blessé, sinon par lui-même". C'est une affirmation de St Jean Chrysostome, reprise du philosophe stoïcien Epictète. Affirmation qu'il formule de diverses manières :
-qui est blessé ne l'est pas par les autres, mais par lui-même.
-celui qui ne se blesse pas lui-même ne peut être blessé par aucun autre, même si le monde entier engage contre lui une guerre violente
-celui qui ne se blesse pas lui-même sort renforcé de tout ce qu'il a à supporter indéfiniment.Donc, quelle attitude avoir face à la souffrance, que ce soit celle qui nous vient de nos blessures intimes et personnelles, ou celle qui nous vient des inévitables heurts, limites, ou petitesses de la vie en communauté ? Essentiellement, la recevoir comme un accès toujours possible à une meilleure connaissance de soi, des autres et donc de Dieu.
Pour cela :
1 - Se persuader et se souvenir que rien d'extérieur ne peut atteindre et mutiler mon être intérieur, à moins que je n'y consente. il y a en chacun de nous une zone inaltérable, un coin de ciel bleu qu'aucune tempête ne peut obscurcir ni emporter: Au fond de sa détresse et sur le point de mourir Jésus garde la conscience d'être Fils de Dieu et s'adresse à Lui comme à son Dieu et à son Père: Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné...Père, entre tes mains je remets mon esprit. Cloué sur la Croix, il donne sa vie, il ne se la laisse pas prendre. Notre dignité de fils de Dieu fait que nous valons plus que tous les moineaux du monde, que tous les cheveux de notre tête sont comptés, que Dieu voit dans le secret de notre chambre, de notre cœur, qu'il est et demeure avec nous, qu'il récompensera notre fidélité et notre amour. C'est à cette lumière de Foi, qu'il faut regarder tout ce qui nous arrive, de manière à mettre les choses à leur juste place.
2 - Oser regarder le mal dont j'ai peut être été victime dans mon enfance, et la blessure honteuse que j'en garde peut être, parce que, au fond de moi je m'en crois, à tort, coupable. Blessure qui, d'une manière ou d'une autre, que je le veuille ou non, marque, colore plus ou moins me~ relations, mes réactions. Ce mystère incompréhensible de l'enfant blessé, sur lequel rien ni personne ne peut plus rien, le remettre entre les mains de Dieu, en essayant de pardonner à l'auteur de ce mal, lui-même déjà, sans doute, victime. Puis, quand cette blessure a été vue, examinée, exprimée et si possible pardonnée, ne pas, ne plus y revenir. Pour cela me dire que, loin de m'empêcher de vivre, ce qui m'a fait mal peut au contraire m'aider à mieux comprendre les autres et, en particulier, ceux qui souffrent.
3 - Mettre à sa juste place le mal, beaucoup moins grave, dont je peux être victime, et ne pas lui donner, en particulier, plus d'importance qu'il n'en a. Reconnaître que la plupart du temps, ce ne sont pas les autres qui nous font souffrir, mais nous-mêmes dans la mesure où nous leur prêtons des intentions, dans la mesure où nous nous faisons d'eux une fausse idée. Nous sommes tous d'accord pour reconnaître que des heurts, des erreurs sont inévitables dans la vie. Reconnaissons aussi qu'il ne dépend que de nous d'aggraver ce mal ou de le supprimer. St Benoît recommande chaque soir la reconnaissance et le pardon des fautes qui n'ont pas manqué au cours de la journée. Quand au lieu de faire cela nous ouvrons la porte de notre cœur au soupçon, à la jalousie, à la rancune, à la mauvaise volonté, non seulement nous perturbons tout le climat de notre entourage, mais nous nous rendons responsables de notre propre souffrance, que nous entretenons et aggravons. il nous faut veiller donc, tout particulièrement :
- sur le soupçon, cette peste de la vie de communauté qui sape la confiance et finit par faire naître la réalité de ce qui est soupçonné, avant d'atteindre les autres, nous enlève à nous mêmes tout repos, comme le dit St Benoît.
- sur la jalousie avec les médisances, les demi-vérités sinon les mensonges qu'elle engendre, finit, elles aussi, par faire naître une réalité qu'il n'est plus possible de nier: il en restera toujours quelque chose, à commencer dans la tête de celui qui en souffre, lui ôtant toute paix et toute confiance.
-sur la rancune et la mauvaise volonté qui s'expriment en "murmure", ces paroles que nous n'osons pas dire tout haut, ni à l'intéressé, mais que l'on fait courir ou auxquelles on prête une oreille attentive, ce murmure qui engendre le trouble et la méfiance, mais surtout, entretient dans celui qui s'y livre, cette amertume du cœur qui interdit tout bonheur.4 - Se juger soi-même avant de juger les autres. Le soupçon, la jalousie, le murmure, ajoutons aussi la susceptibilité, sont des sentiments dont nous sommes les premières victimes; ils sont aussi le signe que nous sommes excessivement fixés sur nous mêmes. Chacun sait que celui qui est continuellement centré sur ses propres problèmes au lieu de les résoudre ne fait que les aggraver et donc les rendre plus douloureux encore pour lui et pour les autres. Exactement comme celui qui veut en tout agir parfaitement finit par constater qu'il a tout fait de travers. Les hommes que nous côtoyons, ce visage incontournable pour nous de ce Dieu que nous cherchons, ce passage obligé de notre chemin vers Lui, peuvent être l'instrument d'un enfermement sur nous-mêmes ou d'une libération.
- Instrument de notre enfermement tant que nous nous contentons de les critiquer, de renvoyer sur les autres la responsabilité du mal, en voulant les convertir, les réformer au lieu de nous remettre d'abord nous-mêmes en question,
- Instrument de notre libération si dans les blessures que nous recevons des autres, nous voyons non pas une offense personnelle, une volonté délibérée de nous faire souffrir, mais l'expression de leurs propres blessures ou de leur ignorance " ils ne savent pas ce qu'ils font ". Cette absence de jugement nous aide, sinon à comprendre, du moins à respecter la souffrance de ceux qui nous font souffrir. Nous devons toujours commencer par nous incliner avec respect devant la souffrance d'autrui, se taire devant elle, en se gardant de quelque interprétation que ce soit. Ma propre souffrance peut m'aider à faire cela avant de me hasarder à une parole de compréhension, à une question qui acheminera vers une rencontre plus profonde. Toute souffrance partagée n'est-elle pas élément de communion ?
Conclusion
En attendant le jour où Dieu essuiera toute larmes de nos yeux dans une Église enfin parfaite que sera la Jérusalem céleste, si nous voulons ne pas être les propres artisans de nos souffrances, ne rêvons pas d'une vie sans souffrance, ne revenons pas sans cesse sur ce qui nous fait souffrir, n'accusons pas les autres en leur prêtant des intentions ou des responsabilités qu'ils n'ont sans doute pas, et revenons sans cesse dans cet espace intérieur qui se trouve au dessous de toute blessure, ce lieu sacré où Dieu est avec nous, que nul ne peut nous enlever ni profaner, source en nous de tout possible et de toute résurrection.