Il arrive que certains soient gênés par l'importance que la notion de péché tient dans la pensée, la pratique et dans le discours chrétiens, au point d'estimer que le message de l'Eglise a un aspect masochiste qui vise à maintenir la personne humaine dans un état permanent de culpabilité.
Or une telle réflexion va directement à l'encontre de tout ce qui fait le cœur de la révélation apportée par Jésus Christ : il n'est pas venu pour nous enfermer dans un tel sentiment mais au contraire pour nous en libérer. Ce qui est premier dans la révélation judéo-chrétienne, ce n'est pas la notion de péché, mais c'est la création "à l'image de Dieu", c'est à dire hors de toute idée de mal. Le péché ne vient qu'après, comme un refus de l'homme de se recevoir totalement de Dieu, et comme la volonté de se faire par lui-même.
Pourquoi dès lors ces répétitions incessantes qui nous rappellent à temps et à contretemps la réalité du péché, et que l'on retrouve de façon récurrente dans la prière chrétienne personnelle, que ce soit la prière de Jésus tant pratiquée par les chrétiens d'Orient "Seigneur Jésus, fils de Dieu, aie pitié de nous pécheurs", ou celle du chapelet que les occidentaux pratiquent plus souvent : "priez pour nous pauvres pécheurs", ou encore dans la prière communautaire qui nous fait reprendre conscience, au début de chaque messe de notre état de pécheurs
Qu'est-ce que le péché ?
Dieu nous invite à connaître le bonheur, nous dit le livre du Deutéronome : "Vois, je te propose aujourd'hui vie et bonheur, mort et malheur. Si tu écoutes les commandements du Seigneur ton Dieu que je te prescris aujourd'hui, et que tu aimes le Seigneur ton Dieu, que tu marches dans ses voies, que tu gardes ses commandements, ses lois et ses coutumes, tu vivras et tu multiplieras, le Seigneur ton Dieu te bénira dans le pays où tu entres pour en prendre possession. Mais si ton cœur se détourne, si tu n'écoutes point et si tu te laisses entraîner à te prosterner devant d'autres dieux et à les servir, je vous déclare aujourd'hui que vous périrez certainement et que vous ne vivrez pas de longs jours sur la terre où vous pénétrerez pour en prendre possession en passant le Jourdain. " Dt 30
Le péché, c'est de refuser cette voie du bonheur, de préférer la mort à la vie, l'esclavage à la liberté, en bref, c'est de viser moins haut que là où nous sommes appelés. Avant d'être un acte mauvais, il est d'abord un phénomène spirituel, un éloignement de la vie éternelle et divine pour laquelle j'ai été créé, une faute intérieure qui me sépare de la vérité à laquelle je suis appelé. L'acte mauvais n'en sera que la conséquence qui va se manifester dans mes paroles, mes choix, mes comportements et finalement dans tous les aspects de ma vie. Ces actes visibles, que l'on appelle "des péchés" ne sont finalement que la partie visible de l'iceberg : ils manifestent qu'il y a quelque chose de faussé au fond de moi, et c'est d'abord cela qu'il me faut travailler à corriger.
Or par expérience je sais que m'en délivrer n'est pas en mon pouvoir "à l'homme c'est impossible, mais à Dieu tout est possible"; je vais donc tout simplement me remettre entre les mains de Dieu, lui offrir ma personne avec toute sa faiblesse et ses limites qui me font tant souffrir pour qu'il la transforme, la transfigure et me donne de devenir vraiment participant de sa nature divine. C'est pour cette conversion intérieure profonde que Jésus intervient.
Quelle va être ma réaction face à mon péché ?
Notre première tendance, c'est de le nier, tout comme Adam qui renvoie la responsabilité de sa faute à sa femme, et par delà la personne d'Eve, à Dieu qui la lui a donnée : "C'est la femme que tu as mise auprès de moi qui m'a donné de l'arbre, et j'ai mangé." Il est tellement plus facile d'accuser les autres que de s'accuser soi-même, ou encore d'appeler bon ce qui est mal pour éviter d'avoir à se reconnaître comme l'auteur du mal ! Alors que nous mettre face à notre vérité, c'est d'abord refuser ce mouvement qui nous fait nier la réalité de nos actes.
Tout d'abord donc, ne pas nier notre péché, mais au contraire le reconnaître : ce n'est pas le fait de me cacher la vérité qui me permettra de progresser; au contraire. "La vérité vous rendra libres" nous dit Jésus dans l'évangile :faire la vérité, c'est déjà nous libérer de ce qui nous entrave, et c'est pour être libéré de cet "esclavage" que le chrétien va reconnaître son péché.
Reconnaître mon péché, ce n'est donc pas me morfondre dans un masochisme culpabilisant qui serait suspect et destructeur, c'est au contraire faire une démarche profondément humaine et humanisante puisqu'elle est libératrice. C'est une façon de parler à Dieu, une autre forme de la prière qui me donne d'entrer à nouveau en relation avec Dieu. . Loin de me séparer de Dieu, de me désespérer et de me plonger dans une déprime destructrice, reconnaître mon péché me rapproche de lui : en reconnaissant ma limite et en la disant, je reconnais qu'il y a une part de mon être dont je ne suis pas maître et que j'ai encore et toujours besoin de l'aide de Dieu.
Mais, par delà cette première démarche de vérité, c'est aussi rendre grâce pour la libération qui m'est apportée, car se savoir malgré tout aimé, pardonné, accueilli, ce m'est une source infinie de joie et d'action de grâce : écoutons tout simplement comment réagissait face à la découverte de son péché une Thérèse de Lisieux : "Que je suis heureuse de me sentir si imparfaite, et d'avoir tant besoin de la miséricorde de Dieu… Nous voudrions ne jamais tomber ? Quelle illusion ! Qu'importe si je tombe à chaque instant, je vois par là ma faiblesse et c'est pour moi un grand gain… Vous voyez par là ce que je puis faire, et maintenant vous serez plus tenté de me porter en vos bras." Et elle ajoutait, à la fin de son dernier manuscrit : "oui, je le sens, quand j'aurais sur la conscience tous les péchés qui se peuvent commettre j'irais, le cœur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus car je sais combien il chérit l'enfant prodigue qui revient à lui."
Dans tout cela, rien donc qui soit avilissant et dégradant pour l'homme; au contraire la découverte et l'aveu de notre péché nous parle de confiance et d'amour; d'amour que nous avons blessé, mais qui nous est rendu au centuple si j'en crois la parole de Jésus : "il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se convertit que pour 99 justes qui n'ont pas besoin de repentir."
Il y en a, il est vrai, et nous en faisons sans doute parfois partie, qui s'attristent de façon démesurée de se voir tomber dans le péché, pensant qu'ils devraient déjà être saints : dès lors ils se fâchent contre eux-mêmes avec impatience, ce qui est une tout autre imperfection ! alors que la démarche qui nous est proposée est de toujours revenir vers Dieu avec confiance, sans nous décourager car la meilleure manière de réparer c'est encore de nous abandonner tout simplement entre les bras de notre père comme un petit enfant.
L'angoisse, la tristesse, et aussi ce sentiment de culpabilité morbide qui n'ont rien à voir avec un vrai regret de son péché, mais qui marquent si souvent l'homme de cette fin de siècle, viennent du désespoir de celui qui pense qu'il ne peut pas être pardonné. Le message central du christianisme est au contraire l'annonce de l'amour de Dieu qui pardonne tout : " le bras de Dieu n'est pas trop court; il ira loin, bien loin pour te chercher si jamais tu t'égares". Infinies sont la promptitude et l'intensité du pardon qui jaillit continuellement du cœur de Dieu; aucun péché de l'homme ne peut prévaloir sur cette force ni la limiter. L'homme ne peut pas commettre de péché capable d'épuiser l'amour infini de Dieu qui nous aime infiniment plus que nous ne pouvons l'imaginer, jusque dans notre péché. Du côté de l'homme seuls peuvent limiter cette force du pardon de Dieu le manque de bonne volonté et le refus de cet amour offert gratuitement.
Il y a pourtant la peine due au péché, et celle-ci peut prendre plusieurs aspects complémentaires qui sont comme les deux côtés d'une médaille :
Elle vient d'abord de ce que le péché nous éloigne de Dieu source de notre vie : c'est la souffrance du fils prodigue qui se voit en train de partager l'existence des cochons alors qu'il pourrait être chez son père. Dieu nous appelle sans cesse à lui pour nous faire partager sa vie et sa plénitude afin que nous partagions aussi sa joie, mais nous sommes comme la chèvre de monsieur Seguin qui entend la voix de son maître qui l'appelle : "reviens, reviens !" Elle l'entend, mais ne revient pas, "et puis le matin le loup l'a mangée." Elle est passée à côté de la vie qui lui était proposée.
Un autre aspect de la peine due au péché, c'est que l'on blesse l'être aimé : de l'enfant prodigue et de son père, lequel souffre le plus ? Le fils souffre du manque qu'il éprouve, le père souffre de savoir son fils malheureux alors qu'il aurait tout pour être heureux. Mon péché m'a éloigné de la vie que me donne le Père, et j'en souffre, mais je souffre plus encore de savoir que, d'une certaine manière, je le blesse par cet éloignement, de même que Jésus souffrait du reniement de Pierre parce qu'il savait que celui-ci en souffrirait. Et de fait Pierre pleure amèrement. Y a-t-il plus grande souffrance que de faire souffrir celui que l'on aime ?
Si bien que, en définitive, la peine due au péché vient de ce que l'Amour n'est pas aimé. Sans cesse il est bafoué, renié, humilié, et je me vois coupable moi aussi de ce manque d'amour, et sans doute plus responsable que quiconque car je sais bien tout ce que Dieu m'a donné, comme le reconnaissait déjà saint Paul : "il est venu pour sauver tous les pécheurs dont je suis, moi, le premier." Voilà bien pourquoi je n'ai pas d'autre solution que de me jeter dans les bras de l'être aimé afin de lui rendre cette joie que je lui ai ôtée par mon péché.
Angoisse, tristesse et culpabilité sont les caractéristiques de l'homme qui vit en marge du pardon de Dieu. La culpabilité est la peur la plus fondamentale de l'homme, peur d'être abandonné par ceux dont l'amour nous fait vivre. La seule action qui fasse réellement disparaître la culpabilité est le pardon du péché qui en est la cause car Dieu seul nous délivre de ses liens. C'est là l'un des grands défis de la nouvelle évangélisation dont nous parle l'Eglise en cette fin de millénaire.
Tandis que celui qui vit dans la confiance en Dieu découvre dans un même regard à la fois la gravité de la faute qui l'éloigne de son père et le regard d'amour qui l'accueille dans la joie de la réconciliation : "il fallait bien se réjouir et festoyer car ton frère était perdu et il est retrouvé, il était mort, et il est revenu à la vie."