moine aujourd'hui

La vie monastique est la réponse apportée par un certain type de tempérament spirituel à un appel d'absolu. Pour les uns cette exigence d'absolu s'exprimera de bien d'autres manières, comme dans l'engagement au service des grandes causes humanitaires, dans l'art, ou dans la réponse à une passion.

Mais il existe des tempéraments, et cela pas seulement dans le monde chrétien mais dans toutes les grandes civilisation et religions du monde, pour lesquels cette recherche de la vérité, cette quête d'absolu, ce désir de se consacrer à quelque chose qui en vaille vraiment le coup, bref ce que nous appelons dans notre langage "la recherche de Dieu" se traduit par ce type de vie retirée, dans le célibat, la pauvreté et l'obéissance.

La chasteté
Quand on voit les déviances de l'affectivité et de la sexualité dans le monde actuel, avec sa presse porno, ses minitels roses, sa pub effrénée pour la jouissance "sans risque" (sinon le risque de perdre l'espérance, le sens de la vie et de l'amour, ce qui n'est pas rien), on ne peut qu'avoir envie de crier qu'une partie de ce monde-là fait fausse route.

Les prophètes y répondront en prenant la parole et en rappelant où se trouve la vérité; d'autres en cherchant à mener la vie la plus juste, la plus vraie possible dans leur couple et leur famille, estimant que ce témoignage de familles équilibrées et épanouies dans cet équilibre est le meilleur qu'ils peuvent donner.

Mais il y a des tempéraments qui répondront à ces excès par un excès dans l'autre sens : plutôt que de laisser les sens et les passions se déchaîner, ils y répondent par la recherche d'une chasteté totale pour témoigner que la vie a un sens, même en dehors de la satisfaction de leurs désirs les plus justes et les plus légitimes. C'est répondre à l'absurde d'un débordement par l'absurde d'une continence qui semble contre nature mais dont l'évangile nous dit qu'elle débouche sur une autre fécondité et sur un centuple dès ce monde. On peut y croire ou ne pas y croire. Nous avons choisi d'y croire et nous y trouvons le bonheur et un équilibre que nous ne regrettons vraiment pas.

Gandhi en a fait l'expérience lui qui, alors qu'il était marié, et sans se référer à une doctrine chrétienne, a demandé à son épouse de vivre dans la chasteté parfaite tellement il lui semblait que maîtriser ses sens était encore le meilleur moyen de travailler à la libération de tout ce qui enchaîne l'homme, et donc de libérer son pays de la tutelle anglaise. Il insistait sur le fait que "la nourriture non épicée, les vêtements appropriés, le travail adéquat, la marche, la gymnastique, la littérature non licencieuse, la prière, les films chastes et la piété envers Dieu diminueraient l'excitation de la vie moderne (ceci fut écrit il y a 60 ans !) et faciliteraient la maîtrise des sens que tant de gens considèrent, sans y réfléchir, comme contraire à la nature". Les moines donc, s'engagent dans ce célibat, dans cette solitude affective, dans ce refus de tout ce qu'a de légitime et de comblant une vie de couple et de famille, pour témoigner qu'ils sont conduits par un autre amour, par l'amour de l'amour, et qu'ils croient que cette quête de cet autre amour peut combler leur vie au-delà de tout ce qu'on imagine et les rendre totalement heureux.

La pauvreté
Il en va de même pour la pauvreté: Dans un monde où l'on nous montre sans cesse des gens qui renoncent à tout ce qui fait leur dignité d'hommes pour entasser des millions, où l'on magouille, où l'on triche, où l'on va jusqu'à exploiter, humilier, et même tuer des hommes, des femmes, des enfants pour posséder davantage, il est important que des hommes et des femmes témoignent par leur vie qu'ils choisissent la pauvreté, et que cela les rend heureux, même si cela leur demande de ne pas accepter de pactiser avec la moindre tricherie en ce domaine.

Cela se manifeste dans le fait que nous essayons de mener une vie sobre: 3 voitures pour 40, pas de télévision, pas de cinéma, pas de théâtre, pas de vacances, pas d'eau chaude dans les cellules dont l'équipement est assez spartiate pour des gens qui y passent toute une vie.
De plus nous tentons de vivre la grande valeur du partage ; partage avec nos proches du village et de la région, partage avec ceux qui sont loin en essayant d'aider toutes sortes de misères qui nous sont confiées.
Certes, en ce domaine nous aurons toujours des progrès à faire et nous devons veiller à ne pas nous laisser gagner peu à peu par le besoin de "toujours plus" qui guette les moines comme les autres personnes.

L'obéissance
Et puis il y a l'obéissance, point peut-être le plus difficile à comprendre aujourd'hui parce que totalement contraire aux désirs d'indépendance et de liberté qui font vivre tous les hommes. Mais là aussi, quand on voit tout ce qu'on met sous le nom de "liberté", on ne peut qu'avoir envie de crier "casse-cou".
Car on appelle bien souvent "liberté" ce qui est en fait un esclavage de soi-même, de ses passions intérieures, de ses instincts, de ses idées préconçues, de celles que véhicule la société, des déterminismes dans lesquels nous sommes nés, nous avons grandi, et nous avons été éduqués.
Alors que la liberté n'a de sens que si elle est le fruit d'une libération de soi-même en nous soumettant non à nos instincts mais à ce que nous sommes en réalité : image de Dieu. Nous sommes libres lorsque nous nous laissons totalement guider par l'Esprit qui veut notre bonheur pour devenir ce que nous sommes, selon la parole du Christ : "l'Esprit Saint vous rendra libres."
La vraie liberté n'est pas indépendance, mais capacité de choisir ce qui est bon; elle est donc dépendance d'une valeur supérieure, que nous appelons l'Esprit Saint, En ce sens on peut dire qu'elle passe par une expérience de soumission filiale comme Jésus nous le montre: "ma nourriture c'est de faire la volonté de mon Père" ou encore: "le Père m'aime parce que je fais toujours ce qui lui plait".
Dans ce chemin nous découvrons Dieu non pas comme une volonté supérieure ou extérieure qui s'imposerait à nous comme un super-gendarme, mais comme ma volonté en ce qu'elle est conforme à ce qui est vraiment bon pour moi, C'est en ce sens que S.Augustin a pu écrire cette parole qui a été si souvent déformée de son sens: "aime, et fais ce que tu veux". Si j'aime vraiment, c'est à dire si je ne suis plus guidé par mes désirs, mes passions, mon petit moi, cette part de moi qui est centrée sur soi, mais par un amour qui est totalement don et oblation de soi (aimer c'est donner sa vie pour ceux qu'on aime), alors je peux faire tout ce que je jeux car je ne veux que ce qui est bon. Dès lors je suis vraiment libre.
Pour nous éduquer à cette liberté là, nous vivons dans l'obéissance à un homme qui a ses défauts, il est vrai, mais qui cherche aussi la vérité. Elle est pour nous un moyen vital, charnel et concret, mais essentiel, de découvrir que la véritable liberté est dans la dépendance, et que seule cette dépendance nous rend vraiment libres.
Gandhi, encore lui, écrivait ceci: "le monde actuel est secoué de révolutions et de guerres, toutes orientées vers l'extérieur, poursuivant le but matérialiste d'acquérir plus de bien-être, de confort et de possessions de toutes sortes. La véritable révolution par contre est orientée vers l'intérieur, c'est celle de notre esprit. Les fruits en sont la paix et la liberté".

Une vie équilibrée
Notre vie se fonde en outre sur un équilibre entre le besoin d'intériorité et le besoin de s'exprimer: nous avons des temps de silence, des temps où l'on se construit intérieurement par la lecture et par la prière, et des temps de communication, des temps d'accueil et de partage.
Équilibre entre la vie économique et la gratuité car s'il y a une part importante de notre vie donnée au travail dans lequel l'homme se construit lui-même autant et même plus qu'il ne construit le monde, la gratuité se manifeste dans notre expression liturgique et s'exprime dans un langage symbolique riche; équilibre aussi dans le développement de la vie affective à travers la relation fraternelle et communautaire, mais également la vie de solitude nécessaire à tout homme.

Dans ce genre de vie, il y a une grande cohérence. Tout se tient, et l'on ne peut modifier un élément sans nuire à l'ensemble. C'est la raison pour laquelle nous restons à l'écart, sans nous mêler beaucoup à ce que vivent les hommes. On ne peut impunément se replonger dans un monde qui vit en dehors de cette logique, sans risquer de perdre quelque chose d'essentiel. Nous sommes fragiles et nous aurions vite fait de reprendre des manières d'être, des habitudes incompatibles avec notre but. On ne peut pas tout vivre à la fois. Il faut choisir et vivre en cohérence avec ses choix, de même que l'homme marié vit en cohérence avec son choix en privilégiant tout ce qui favorise l'unité de sa famille, alors même qu'il aurait parfois des désirs autres dont il sent bien que leur réalisation pourrait porter atteinte à ce qu'il essaie de construire.

Faut-il y voir une forme d'égoïsme, ou de refus de partager ce que nous vivons ?
D'une part nous accueillons toujours tous ceux qui désirent partager notre vie. Beaucoup en profitent, d'autres pourraient le faire aussi: dans certaines traditions du bouddhisme tous les hommes doivent faire une expérience d'un an de vie monastique avant d'entrer dans l'âge adulte, tant la découverte de la vie intérieure leur parait essentielle pour former un homme mûr. La civilisation occidentale ignore cette vie intérieure; elle nous propose comme type d'homme un être hyper-développé sur le plan intellectuel et physique, mais totalement atrophié sur le plan spirituel comme si cette dimension de l'homme n'existait pas: elle crée des êtres difformes.
D'autre part nous croyons profondément qu'il y a une réelle solidarité entre ce que vivent les hommes, et que ce qui affecte l'un se répercute d'une certaine manière sur tous les autres. "Toute âme qui s'élève élève le monde" dit-on parfois, et tout progrès de santé réalisé par un membre profite à tous. Toute oasis de spiritualité rend le désert de ce monde un peu moins farouche et inhabitable. N'est-il pas vrai que l'homme pacifié est plus efficace que le savant et qu'il rend à l'humanité un service d'un tout autre ordre qui n'est pas moins nécessaire ?