SCANDALE DU MAL ET FOI EN DIEU
Il ne faut pas croire que l'on puisse apporter des arguments imparables pour prouver l'existence de Dieu: si tel était le cas, il serait totalement déraisonnable de ne pas croire. Or il n'est pas plus déraisonnable de ne pas croire qu'il ne l'est de croire. L'incroyant n'est pas nécessairement quelqu'un qui n'aurait pas compris le message chrétien: il y a nombre de gens qui savent exactement et avec précision ce qu'est le message chrétien et qui ne peuvent y adhérer par motif de conscience. Nous avons le devoir de respecter une telle attitude.
Il n'est donc pas question d'apporter un argumentaire qui répondrait à toutes les difficultés, mais de proposer quelques pistes de réflexion.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que des hommes se heurtent au mystère du mal qui fait obstacle à la foi en Dieu: la Bible en donne des témoignages, en particulier dans le livre de Job qui pose la question dans toute sa netteté: si Dieu est bon, comment comprendre le caractère totalement injustifié du sort qui arrive à Job ? les réponses trop faciles données par ses amis et contradicteurs ne leur donnent pas raison et, en définitive, Dieu approuve la révolte de Job contre l'inacceptable, même s'il ne donne pas la réponse à la question.
Le scandale de la guerre, le scandale de la souffrance des innocents a toujours suscité un athéisme "aristocratique" qui s'est popularisé avec les écrivains russes du XIXème siècle: Bielinski (vers 1860) : "une larme d'enfant est une démonstration irréfutable de l'inexistence de Dieu." Dostoïevski : "une vie éternelle ne saurait compenser la souffrance d'un enfant torturé. " Et notre Camus national: "je refuserai jusqu'à la mort un monde où les enfants seront torturés."
Il faut bien reconnaître que le monde apparaît souvent si mal fait qu'il peut sembler impossible qu'il y ait un Dieu, et que la position de l'athéisme ne semble pas incohérente. Et pourtant voici des millénaires, autant dire depuis que l'homme est sur la terre, que l'on voit se dérouler des guerres et des meurtres (la Bible situe l'assassinat d'Abel par Caïn très vite après la création). Et pourtant cela n'a pas empêché des gens intelligents de croire en Dieu ( citons en vrac, et en commençant par le meilleur: Jésus, S Paul, S Basile, S Thomas d'Aquin et, de nos jours , Jean Paul II, de Lubac, Congar etc.) Cela signifie que l'on ne peut trop facilement déduire de ce constat affligeant et navrant que Dieu n'existe pas.
Dieu respecte trop la liberté de l'homme pour le contraindre: c'est le cœur de l'enseignement chrétien à savoir que nous sommes appelés à la liberté.
Il la respecte même tellement qu'il a laissé son fils mourir de façon totalement injuste puisque notre foi nous dit qu'il est le seul être totalement juste à avoir vécu sur notre terre. Il a refusé d'intervenir pour arrêter la folie inconsciente des hommes, et Jésus lui même a refuse de demander à son Père de lui envoyer "plus de mille légions d'anges". Il a connu cette tentation d'imposer sa puissance par des signes impressionnants qui auraient pu convaincre à bon compte: "si tu es le fils de Dieu, change ces pierres en pain, si tu es le fils de Dieu, descend de la Croix et nous croirons en toi". Il a toujours refusé car la Vérité , doit s'imposer par elle-même à la conscience de l'homme et non par la puissance de signes extraordinaires.Si la folie des hommes va jusqu'à tuer d'autres hommes, à nier toute dignité humaine par des comportements indignes du nom d'homme, doit-on en conclure que Dieu n'existe pas ? Cela ne prouve nullement que Dieu n'existe pas, mais plutôt que les hommes ne vivent pas selon la loi tout simplement humaine, mais par là même divine, qui nous demande de respecter tout homme comme notre propre frère et de nous aimer les uns les autres comme lui même nous a aimés. "Ne fais à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse". C'est vraiment le BA ba d'une loi tout simplement humaine, mais qui rejoint le commandement de Dieu.
Dieu n'empêche pas la bêtise humaine de se manifester, il est le premier à la subir en son fils. Il n'est pas le bouche-trou qui vient réparer ce que nous abîmons par notre inconscience; il nous propose un chemin qui consiste à changer notre cœur pour qu'il n'y ait plus jamais la guerre, comme Paul VI est allé le demander à 1'ONU dans un discours célèbre. Mais quels sont les hommes qui acceptent de s'engager sur ce chemin, de faire cesser toute violence en leur cœur, d'aimer ceux qui les blessent ou tuent leurs enfants ? Nous connaissons la parole de Max Scheler: "Je méchant serait-il méchant si je l'avais suffisamment aimé ?"
Tous ceux qui se sont engagés sur ce chemin en sont morts. Ils n'ont pas dit que Dieu n'existe pas.