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LIRE
LA PAROLE
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La lecture Sainte a une longue histoire : c'était déjà un procédé de la Synagogue et le chapitre VIII du livre de Néhémie nous rapporte la découverte de la Torah au retour de l'Exil et la lecture qu'en fait Esdras au peuple durant sept jours. Et comme le peuple ne comprend pas l'hébreu, on lui donne une traduction et une explication. Ainsi naissent les commentaires. Nous voyons ainsi, dans l'Évangile, que l'on pratiquait encore cela à la synagogue de Capharnaüm. La première communauté chrétienne a confirmé cette tradition juive de la lecture de la Parole dans ses assemblées, à laquelle elle a ajouté la fraction du pain, l'Eucharistie.
chez les Pères de l'Église
Par suite toute la tradition patristique a commenté le chapitre VI de saint Jean en parlant de l'unique pain du Christ, celui de la Parole accueillie dans la foi et celui de la Chair et du Sang du Christ reçus dans l'Eucharistie. Jésus est l'unique pain de Dieu descendu du ciel, à travers sa Parole et à travers le don de sa vie.
Saint Ignace d'Antioche dit que pour obtenir l'héritage, il faut se réfugier dans l'Évangile comme dans la chair du Christ. Pour Origène, l'Écriture est Mystère et Sacrement où se trouve la présence de Dieu. On va de l'Eucharistie à la Parole de Dieu et, par l'une et l'autre, à son incarnation. Et le grand saint Jérôme nous dit ceci: " La chair du Seigneur étant une vraie nourriture et son sang un vrai breuvage, notre seul bien c'est de manger sa chair et boire son sang, non seulement dans le Mystère eucharistique mais encore dans la lecture de l'Écriture. Quand nous entendons la Parole de Dieu, si nous pensons à autre chose pendant qu'elle entre dans nos oreilles, quelle responsabilité n'encourrons-nous pas? "
Ainsi, la Parole de Dieu ne peut être séparée des sacrements de l'Église. L'Esprit nous sanctifie par l'unique médiateur et, pour être éloquents, les sacrements ont besoin de la Parole de Dieu et le Moyen-Age a connu l'apogée de cette tradition de la lectio divina, où l'Écriture lue et méditée avait pour but de découvrir le Mystère du Christ.une expérience du Christ
Nous ne connaissons le Christ véritablement que par l'Écriture reçue du Christ dans l'Esprit Saint. Mais il est important de ne pas séparer les divers éléments qui nous donnent de faire l'expérience du Christ ressuscité et où nous puisons son Esprit: il y a l'Église, communauté qui nous fait vivre, il y a l'Eucharistie et il y a les Écritures. Pour aimer le Christ, il faut le connaître et il ne peut y avoir de vraie connaissance du Christ, vrai Dieu et vrai homme, sans l'Écriture interprétée par l'Église dans l'Esprit du Christ.
Séparée de l'Église et de l'Eucharistie, séparée de l' effort de vivre la Vie du Christ ressuscité et de nous purifier du vieux levain, la lecture de l'Écriture peut devenir lettre morte, si elle est étudiée pour elle-même avec le scrupule du docteur de la Loi, avec l'érudition de l'exégète incroyant ou encore avec la crédulité de l'homme religieux fondamentaliste.dans l'Église
Dans l'Église catholique, il y a eu une perte de ce sens de la lecture divine et Luther a réagi contre cela si bien que, peut-être pour redonner sens à cette tradition, le Protestantisme recommandait la seule Écriture pour construire et animer la foi.. En réaction, l'Église catholique a eu tendance à développer le sacrement pour lui-même. Au XIXe siècle, au moment où l'exégèse scientifique s'emparait de la Bible, les commentaires de l'Écriture sont devenus de plus en plus moralisants, et la piété, déçue de ces commentaires, a cherché sa nourriture dans des dévotions sans grand lien avec l'Écriture. Sans la prière, l'exégèse dessèche, sans la lectio divina, la dévotion s'essouffle. Elle ne devient souvent que la projection de nos besoins si elle n'est pas éclairée par l'Écriture. Enfin, sans la Parole de Dieu, le sacrement est muet. Il est nécessaire que la Parole donne le sens de l'action divine dans le sacrement pour sa pleine efficacité, sinon il peut y avoir erreur d'interprétation et parfois idolâtrie et magie.
les deux étapes
Si le Sacrement ne peut être séparé de la Parole de Dieu, de son côté la lectio divina elle-même doit être célébrée comme un sacrement. Il n'y a pas de lectio divina sans épiclèse. Voilà pourquoi le premier temps de cette lecture sera donc celui de la prière fervente à l'Esprit Saint qui nous unit à la communauté ecclésiale et nous fait participer au sens qu'il a donné lui-même au texte, pour nous d'abord mais aussi pour l'Église.
La seconde étape est ce11e de l'écoute de la Parole. Ce n'est pas une simple lecture mentale. Il nous faut, si possible, la proclamer, la labialiser, la dire corporellement.toute l'Écriture
Cette lecture tendra à être celle de toute l'Écriture. Il ne faut pas choisir les seuls passages que nous aimons car il y a le risque de délaisser les lieux où la Parole nous blesse. Il y a des passages qui nous paraîtront sans saveur, d'autres trop humains ou révoltants. Nous n'avons pas à juger la Parole de Dieu, mais à nous laisser juger par elle. Pour cette lecture continue, fidèle, cursive, si possible à la même heure, il faut savoir sacrifier du temps et non donner le temps qui reste. Cette écoute peut être faite aussi en écrivant le texte car écrire est une manière d'écouter. Voilà pourquoi, au Moyen-Age, on faisait sa lectio divina, en écrivant les textes.
la méditation
Après l' écoute, vient le temps de la méditation. Alors, on scrute le texte, on le creuse; on commente l'Écriture par l'Écriture. On apprend à faire retentir la Parole depuis la promesse jusqu'à son accomplissement. La méditation devient manducation de la Parole, une manducation qui se servira des meilleurs travaux d'exégèse sans se contenter du sens littéral ou du sens moral. Et la relecture des textes que nous pensions connaître renouvellera notre ferveur par des sens nouveaux : " Hier: tu comprenais un peu, dit saint Augustin, aujourd'hui tu comprends davantage, demain tu comprendras mieux encore ".
Dieu ne se trouve pas dans l'au-delà des mers et des cieux car, nous dit le Deutéronome, " sa Parole est tout près de ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique " (Dt 30,13). La Parole nous nourrit et son message pénètre le corps et l'âme avec une grande force de conversion et de transformation.Saveur
Cette assimilation par le cœur de la Parole lue et entendue a pour résultat de nous en faire goûter la saveur : " Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur ", nous dit le Psaume souvent commenté par les auteurs cisterciens. Guillaume de Saint-Thierry s'explique ainsi: " Pour tout livre de l'Écriture, la lectio faite avec application et la simple lecture diffèrent autant l'une de l'autre que l'amitié de l'hospitalité passagère et l'affection fraternelle d'un salut occasionne. Il faut aussi, chaque jour, détacher quelques bouchées de la lecture quotidienne et confier à l'estomac de la mémoire un passage que l'on digère mieux et qui, rappelé à la bouche, fera l'objet de fréquentes ruminations. "
Oraison
La dernière étape, lorsque la Parole est descendue ainsi dans le cœur, c'est la prière, ou le silence dans lequel on demeure. Il n'y a plus à parler, il n'y a plus à réfléchir; il reste à faire monter en soi la réponse comme dans un dialogue d'amour. Il ne s'agit plus seulement de conformer nos pensées aux siennes, mais de le rencontrer Lui. C'est là l'oraison et l'expérience de la présence.
Liberté
Suivant le tempérament, cette lecture divine sera infiniment diverse. Elle peut être simple copie des textes, à la façon des anciens moines; ou méditation, parfois écrite, à la façon du Père de Foucauld; ou encore lecture précise qui compare les textes, trouve un fil conducteur, en décrypte un sens, fait oeuvre d'exégèse à la façon des Pères, ou celle des Rabbins, ou de façon plus scientifique, mais toujours dans la foi et l'espérance d'une rencontre avec le Christ ressuscité: " C'est le Seigneur ".
Tous les tempéraments, toutes les formations, toutes les écoles peuvent conduire à former une méthode personnelle pour lire la Bible.
Certains ont reçu le don d'expliquer les Écritures. Ils ouvrent la porte aux autres pour qu'ils s'asseyent à la table du Seigneur et découvrent sa miséricorde et son amour. Parfois ils introduisent les autres sans eux-mêmes entrer.
D'autres goûtent les Écritures, ils comprennent d'instinct tout ce que les Pères en ont dit. C'est dans le silence de l'oraison qu'ils communiquent à l'Église ce dont ils vivent.Sécheresse
Il y a ceux qui ouvrent le livre et se trouvent devant lui " comme l'hippopotame " ou comme " une bête de somme " disent les Psaumes. Ils lisent, ils relisent, ils s'endorment, ils luttent, et toujours rien. Parfois, la cause en est la fatigue; il serait bon de se reposer. Parfois c'est le péché qui rend aveugle et sourd. Restons paisibles alors : le Seigneur lui-même nous appelle à une communion plus secrète dans le silence de l'oraison.
Pourtant, même en ce cas, ne négligeons pas un temps de lectio divina. Il sera plus bref, simplement les lectures de la Messe du jour par exemple, car la prière ne peut être séparée de l'Écriture, sinon elle risquerait de devenir méditation transcendantale. Sans doute rien ne se passe en ce temps d'oraison, mais demeurons dans l'amour et durons devant l'Eucharistie.
Parfois aussi la tension due aux préoccupations ne nous laisse pas l'esprit libre. A ce moment-là, surtout ne dramatisons pas. Un frère interrogeait un vieillard: " Mes pensées divaguent, j'en suis affligé " Et le vieillard lui dit: " Toi, demeure dans le recueillement et tes pensées reviendront à l'essentiel. En effet, de même que lorsque l'ânesse est enchaînée, son ânon court de-ci et de-là mais rejoint toujours sa mère là où elle est, ainsi les pensées de celui qui persiste à demeurer près de Dieu, même si elles divaguent, reviennent toujours. "