"Tous les hôtes qui passent au monastère seront accueillis comme le Christ" nous dit saint Benoît. L'accueil fait partie essentielle de notre vie, et nous donne de nous ouvrir à d'autres réalités que celles que nous vivons, d'être attentifs à d'autres situation. Accueillir l'autre, l'accepter avec sa différence, l'aimer tel qu'il est et non pas tel que nous voudrions qu'il soit.
"Comme le Père m'a aimé,
moi aussi je vous aimés : comme
je vous ai aimés, aimez vous les uns les autres."
Le moine, ce n'est pas celui qui a
renoncé à aimer - nul ne peut se fermer à cette puissance
d'amour qui vit en lui- mais celui qui a été saisi par un autre
amour. Il a entendu la parole du Seigneur Jésus, et il s'est mis en route
pour découvrir quel est cet amour dont Il nous a aimés afin d'aimer
comme lui nous a aimés.
Celui qui n'aime pas ses ennemis, celui
la n'a pas encore connu Dieu comme il faut le connaître.
Désarmer son cœur pour n'avoir
plus de haine envers personne, en bannir toute violence pour que l'amour de
Dieu atteigne tous les hommes.
Il n'y a qu'une seule beauté, celle de Dieu qui se reflète dans ce monde et c'est pourquoi les chercheurs de Dieu ne peuvent être que les témoins de cette beauté. En témoignent les constructeurs de notre église, les compositeurs des pièces grégoriennes qui font le centre de notre prière. Vivre dans la beauté, prier dans la beauté, c'est une école pour reconnaître la beauté de Dieu partout où elle se trouve.
Le monde est secoué de guerres et
de révolutions qui ont pour but de donner aux hommes plus de puissance
et de bien être, alors que le vrai combat est à l'intérieur
de soi, et le fruit de cette guerre, c'est la liberté
. Qui livre combat plus rude que celui qui travaille à se vaincre
lui-même? Le poète Rimbaud avait déjà signalé
que "le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes. Dure
nuit ! le sang séché sèche sur ma face."
Celui qui s'engage sur le chemin du
Christ rencontrera le combat car le disciple n'est pas plus grand que son maître.
"ceux qui veulent suivre ce chemin, et ne point s'arrêter qu'ils ne
soient parvenus au terme, doivent prendre la ferme résolution de ne point
cesser de marcher qu'ils ne soient arrivés à la source. Qu'ils
meurent sur le chemin qui y conduit plutôt que de cesser
de tendre vers le terme de la route." (Ste Thérèse d'Avila)
Qui n'a pas fait un jour l'expérience
de sa propre lourdeur : il nous semble alors qu'un attelage de dix bœufs ne
suffirait pas à nous faire bouger.
A l'opposé, la planche à
voile qui file, légère, poussée par le moindre souffle
qu'elle capte, nous donne une idée de ce qu'est la disponibilité
que nous sommes appelés à vivre : si l'Esprit de Dieu nous conduit,
laissons nous guider par lui comme cette petite planche à voile. Devenir
"non résistant" à Dieu, cela s'apprend en devenant peu
à peu non résistant aux hommes qu'il a mis sur notre chemin. Et
c'est le chemin du bonheur. Nous appelons cela le vœu d'obéissance.
Le mot d'obéissance fait peur mais il est le fruit de l'amour : celui
qui aime son frère désire tout naturellement accomplir sa volonté
et s'effacer devant lui. "Il faut que lui grandisse, et que moi je diminue."
Cette disponibilité est le seul
moyen de devenir véritablement libre, c'est à
dire de ne plus dépendre de soi. L'exemple-type de cette disponibilité
totale, c'est celle du Christ en Croix qui s'abandonne totalement à son
Père : "Père, entre tes mains, je remets mon esprit."
"Ce que l'on ne fait pas avec le temps, le temps ne le respecte pas" dit un proverbe : commencer est une chose, mais persévérer en est une autre. Rien de solide ne se fait sans la durée, et le temps est un paramètre incontournable de toute construction humaine. La fidélité c'est de savoir durer, même par delà l'épreuve, car on sait que le bien que l'on trouvera alors justifie pleinement ce que l'on supporte alors.
Prière et
travail, intériorité
et vie de relations : toute vie humaine est tissée de ces éléments,
mais il nous faut bien reconnaître que la société contemporaine
a privilégiée de façon sans doute excessive la dimension
du travail au point qu'il ne reste plus beaucoup de temps pour prière,
intériorité et vie familiale qui sont souvent réduites
comme une peau de chagrin.
La vie monastique propose un cadre où ces divers éléments,
essentiels à toute vie humaine, sont équilibrés, en donnant
à chacun les moyens d'épanouir chacune des composantes de sa personnalité.
"les intellectuels ne sont pas des
hommes entiers car ils manquent de muscles; les athlètes ne sont pas
des hommes entier car ils ont moins de cerveau que les poules; et un homme qui
ne sait pas prier est un homme incomplet, car la prière est aussi indispensable
à l'homme que les muscles et l'intelligence." Virgil Gheorgiu.
"Quel est l'homme qui aime la vie et désir
connaître des jours heureux ?" demande saint Benoît au début
de sa règle. Il rejoint ainsi la parole de Jésus : "votre joie,
nul ne pourra vous la ravir."
"La joie est le signe que la
vie a réussi, disait P. Claudel, elle est l'état normal
du chrétien."
Si un mot devait résumer le
message biblique, ce serait bien le mot "heureux", l'un des plus fréquents
de la bible, celui par lequel s'ouvre le livre des psaumes, le mot clé
de la charte de l'évangile, les Béatitudes.
Tout le message de la révélation
biblique n'a d'autre ambition que de nous indiquer le chemin du bonheur. Tous
les hommes cherchent le bonheur, et c'est en vue de l'atteindre qu'ils désirent
tout le reste, car l'homme est incapable de ne pas souhaiter la vérité
et le bonheur; mais tous le trouvent-ils ?
Un saint triste est un triste saint,
dit-on, et de même un moine triste serait un triste moine car il n'est
jamais qu'un homme en quête de la joie parfaite.
Par cette expression latine, on parle de
l'exercice de lecture de la Parole de Dieu ou de ses commentaires, qui occupe
une part importante de la vie du moine.
Il ne s'agit pas d'une étude,
mais d'une lecture savoureuse qui a pour but de nourrir l'homme intérieur,
et de remplir son- esprit et ses pensées du souvenir de Dieu : changer
notre mentalité pour en faire une mentalité selon le cœur de Dieu.
Voici un texte d'un auteur du Moyen
Âge, Guillaume de saint Thierry, qui montre l'esprit de cette pratique
monastique que tous peuvent adopter sans aucune difficulté : "Il faut
rester longtemps sur des auteurs, de maîtres de valeur incontestable;
il y a autant de différence entre la lecture méditée et
la simple lecture qu'entre une amitié et un contact avec un hôte
de passage, entre une vieille affection et le salut donné en passant.
Chaque jour il faut verser dans la panse de sa mémoire quelque chose
que l'on aura tiré de la lecture quotidienne; on aura grand soin de se
l'assimiler, on le ruminera en le faisant remonter fréquemment à
la pensée."
"Quand on sait ce que c'est que des hommes libres, disait Péguy, des prosternements d'esclaves ne nous disent rien." Dieu n'est jamais honoré par un acte si peu que ce soit forcé, car il nous a envoyé son Fils et son Esprit non pas pour faire de nous des esclaves, mais des hommes libres; c'est tout le sens du récit de la sortie d'Egypte au livre de l'Exode. "L'Esprit saint vous fera libres" nous dit Jésus, mais ce serait une grave erreur de croire que la liberté est un donné de base, alors qu'elle est à conquérir chaque matin, et le fruit d'un combat contre soi-même qui nous donnera de choisir ce qui est bon et non pas ce qui est agréable. Etre libre, ce n'est pas faire ce que je veux, mais vouloir ce que je fais, autrement dit la liberté ne consiste pas à pouvoir agir à ma guise mais être capable d'adhérer intérieurement à ce qui advient. A n'en faire qu'à sa tête, on risque fort de n'être qu'un esclave des modes qui passent, des conditionnements que la société nous inculque, des besoins artificiels que l'on s'est soi-même créés. La liberté du chrétien n'est jamais qu'un effort de libération, et la vie monastique apparaît dès lors comme une école de liberté.
Quand j'assiste à un spectacle qui
me comble, je ne peux qu'applaudir de tout mon cœur.
Louer c'est applaudir Dieu pour la
beauté de son œuvre : "que tes œuvres sont belles seigneur, tu me
combles de joie."
Louer c'est aussi le remercier pour
tout ce qu'il est, tout ce qu'il fait à chaque instant.
Il y aura toujours assez d'hommes chagrins
pour percevoir d'abord ce qui ne va pas, mais combien il est grand de s'émerveiller
pour tout ce qui va, tout ce qui est beau, car il est beau le monde dans lequel
nous vivons, ils sont beaux les hommes, pour qui sait ne pas s'arrêter
à leurs défauts. Il est beau l'amour d'une mère pour son
fils, elle est belle la générosité de la jeunesse.
Comment louer et remercier quand on
est témoin de tant de violences et de haines ? même sur un fumier
il arrive que germe une fleur, et au milieu de tant d'horreurs savoir reconnaître
les œuvres de vie qui ne font pas de bruit.
Quand à nous, nous voulons remercier
pour tant de merveilles celui qui donne la vie. "Je suis venu pour qu'ils
aient la vie en surabondance" nous dit Jésus.
Quelles que soient les souffrances
par lesquelles il nous faut passer, l'amour sera toujours vainqueur.
Le terme de "méditation" a plusieurs
significations suivant l'époque à la quelle il est employé
ou la culture qui l'emploie.
Les anciens ne lisaient pas intérieurement,
seulement avec les yeux comme nous le faisons, mais ils prononçaient,
et labialisaient les mots; ainsi dans la civilisation biblique, "méditer",
c'est murmurer la parole, la redire à voix basse, se la répéter
pour l'intérioriser, comme dit le psaume "le murmure de mon cœur est
sans cesse devant toi". C'est en ce sens que les moines anciens comprenaient
la méditation.
A l'époque moderne, méditer
a pris le sens de faire une réflexion sur un texte ou sur une idée
: ainsi, en partant d'un texte d'évangile, on va chercher à imaginer
les lieux, les personnes en jeu.
Dans les civilisations orientales,
on emploie fréquemment le mot "méditer" au sens de chercher à
faire le vide en soi pour libérer son mental de tout ce qui l'envahit.
La vie monastique est la réponse à
une exigence d'absolu apportée par un certain type de tempérament
spirituel. Pour les uns cette exigence d'absolu s'exprimera de bien des manières
: l'engagement au service des grandes causes humanitaires, dans l'art, ou dans
la réponse à une passion.
Mais dans toutes les grandes civilisations
il existe des tempéraments pour lesquels cette quête d'absolu,
ce désir de se consacrer à quelque chose qui en vaille vraiment
le coup, bref ce que nous appelons "la recherche de Dieu" se traduit par ce
type de vie retirée, dans le célibat, la pauvreté,
et l'obéissance.
Nos contemporains sont avides de s'exprimer
au maximum dans la recherche d'une vie affective épanouie, de l'indépendance
et de la gestion propre de leurs biens. Mais il y a des hommes et des femmes
qui désirent vivre un idéal où ces valeurs seront inversées
et proposer ainsi aux hommes un autre chemin du bonheur et de la liberté.
Gandhi, dans un monde pourtant très
différent du notre, insistait sur le fait que "la nourriture non épicée,
les vêtements appropriés, le travail adéquat, la marche,
la gymnastique, la littérature non licencieuse, la prière, les
films chastes et la piété envers Dieu diminueraient l'excitation
de la vie moderne (et l'on est avant guerre !) et faciliteraient la maîtrise
des sens que tant de gens considèrent, sans y réfléchir,
comme contraire à la nature." N'y a-t-il pas là une idée
de ce qu'est la vie monastique ?
Passage vers une autre vie ou fin de tout
? les homme se divisent sur cette question. La foi, c'est d'accepter qu'il y
ait un au-delà du rationnel, un au-delà du visible. La grandeur
de l'homme c'est de penser sa mort, et l'homme est le seul animal qui pense
à sa mort, qui pense sa mort car refuser la pensée de la mort,
c'est refuser la pensée tout court.
Petit, on m'apprenait que les moines
se saluaient chaque matin par ces mots :"frère, il faut mourir." C'est
faux; ils se salueraient plutôt en disant "frère il faut vivre"
car la mort débouche sur la vie. "Je ne meurs pas,
j'entre dans la vie" Thérèse de Lisieux.
C'est un mot qui n'a pas bonne presse aujourd'hui
: si on obéit on n'est pas libre !
Et pourtant, il est bien certain que
celui qui se fait on propre disciple se fait disciple d'un fou.
Quand on voit tout ce qu'on met sous
le mot "liberté", on ne peut s'empêcher de crier "casse-cou".
Il est particulièrement remarquable de noter que celui qui s'est avancé
en toute liberté vers la mort proclame également qu'il obéit
en tout à son Père.
L'obéissance du Christ n'est
pas une obéissance servile, mais une obéissance filiale, fondée
sur l'amour et non sur la crainte : seul peut obéir ainsi celui qui aime
: "le Père m'aime parce que je fais toujours ce qui lui plaît."
Obéir ainsi, à la suite
et à l'exemple de Jésus, c'est apprendre à redevenir fils,
à renouer une relation vraie basée sur l'amour et la confiance
et non sur la crainte.
Dans un monde où l'on nous montre
sans cesse des gens qui renoncent à tout ce qui fait leur dignité
d'hommes pour entasser des millions, un monde où l'on magouille, où
l'on triche, où l'on va jusqu'à humilier, exploiter, et même
tuer des hommes, des femmes et des enfants pour posséder davantage, il
est important que d'autres témoignent par leur vie que l'essentiel n'est
pas dans cette course effrénée à la possession qui rend
l'homme esclave et non libre. Pouvoir témoigner que choisir de ne rien
posséder nous rend heureux.
Certes le monastère possède
et peut paraître riche, mais on peut y voir 2 raisons :
La pauvreté religieuse essaie de proclamer notre dépendance à l'égard de Dieu et que le véritable communisme ne consiste pas à proclamer que tout appartient à tous, mais que rien n'appartient à personne parce que tout appartient à Dieu et que nous recevons tout de lui.
Pas de communauté humaine sans frictions,
sans tensions, sans heurts. Il en va de même dans toute communauté
chrétienne; d'ailleurs si Jésus dit de pardonner "jusqu'à
soixante dix fois sept fois" c'est parce que c'est vraiment utile.
Il n'est pas donné à
l'homme de ne pas pécher, mais il a toujours la possibilité venir
se réconcilier avec celui qu'il a blessé. Jamais nous ne saurons
pardonner si nous n'avons pas appris à être pardonnés, si
nous n'avons pas reconnu que nous aussi avons besoin d'être pardonnés.
"Cent fois sur le métier reprenez votre ouvrage" : la répétition est une technique de prière qui aide à se pénétrer d'une vérité profonde, et à la faire pénétrer jusque dans les profondeurs les plus intimes de l'être; les orientaux connaissent et pratiquent la "prière de Jésus" qui trouve son origine dans les premiers temps de la vie monastique; les latins pratiquent le "chapelet", autre formule, un peu plus longue qui donne à l'esprit de "méditer" sur les mystères de Jésus.
Saint Benoît nous demande "d'honorer
tous les hommes" c'est à dire de traiter chacun comme ce qu'il est
en vérité, l'image du Christ. Les frères ne seront pas
traités selon ce qu'ils font, ce qu'ils rapportent à la communauté,
mais chacun comme une personne unique et temple de l'Esprit Saint.
Les maîtres enseignent que la
partie la moins noble de l'âme humaine est plus noble que ce qu'il y a
de plus élevé dans le ciel; c'est l'enseignement constant de la
Bible et de l'Eglise : "Ô homme, ne méprise pas ce qu'il y a
d'admirable en toi ! car le ciel n'a pas été fait à l'image
de Dieu comme toi, ni la lune, ni le soleil, ni rien de ce qui se voit dans
la création" S. Grégoire de Nysse, évêque en
Asie Mineure au IV ème siècle.
Bien des gens se demandent comment des hommes normalement constitués peuvent avoir une vie normale alors qu'ils font profession de n'avoir aucune activité sexuelle. De là à les soupçonner d'avoir des pratiques cachées, il n'y a qu'un pas qu'on a vite fait de franchir.
C'est une des composantes essentielles
de toute vie et donc de la vie monastique bénédictine dont la
devise traditionnelle est : "prie et travaille".
Le travail nous permet de participer à
l'œuvre créatrice de l'humanité, il équilibre
une vie, il nous donne un gagne pain nécessaire.
Nos activités se déploient dans
trois directions :
"Je suis venu pour qu'ils aient
la vie" évangile de saint Jean.
"Quel est l'homme qui aime la vie ?" règle de saint Benoît.
"la gloire de Dieu, c'est l'homme vivant,
et la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu." Saint Irénée
de Lyon (mort en 175) et Origène, un chrétien d'Alexandrie, disait
au III ème siècle que si les saints sont vivants, les vivants
sont saints. La vie, c'est le terme auquel
nous sommes appelés, mais il est sans doute aussi important de savoir
si nous serons des vivants à l'heure de notre mort.
Nous sommes des hommes pour
vivre, nous sommes des chrétiens pour vivre, nous sommes moines pour
vivre. Si la vie monastique est une école de liberté, elle est
aussi, et en même temps une école de vie tant il est vrai que les
deux sont inséparables. Mais force nous est de reconnaître que
la vraie vie est ailleurs et que celle que nous connaissons aujourd'hui n'en
est qu'une pâle ébauche. Que sera-t-elle ? difficile de le dire,
mais ce qui est sûr, c'est que nous ne serons pas déçus.